Ce qui ne se produit pas ou n'est pas vu est aussi important que ce qui se produit en apparence. En cela, ce solo créé à Lisbonne en 2005 est le digne grand frère de
Paris Possible, performance pour un spectateur unique (en principe), murie à
Point Éphémère l'an dernier.
Eléonore Didier, plus qu'elle ne danse, ce soir invente des mouvements inquiets, d'abord en arpentant raz le sol, puis en sauts bas, de la lenteur vers presque la panique, l'espace blanc jusqu'à l'épuisement de celui-ci.
Passée debout elle construit l'espace de son regard, crée une forte attente vers la suite. Puis les habits vides de corps, comme dessinant une présence abandonnée, sont soigneusement rangés à terre- pour ne laisser à ce corps que la sincérité du dépouillement. Corps qu'on voit, tout en surface, rien qu'en surface. Lent, mais sans intentions lisibles: qu'y voir après vraiment? Rêver? Répétés, des instants suspendus sont précieux, des arrêts sur images quasi photographiques. La danseuse parvient ici, tout autant que durant les deux heures de Paris Possible, à faire durer quelques moments d'éternité. D'une rare qualité d'immobilité. Pleins de la tentation de l'abolition de la danse? L'"image" suivante a la force et l'incongruité d'un déjeuner sur l'herbe de Manet ou d'un tableau pré-surréaliste: un jeune homme assis immobile et la femme sans vêtements, sa tête cachée, souvent, tous deux d'abord dos au public, tournés vers le mur immaculé. La danseuse passe en revue l'inconfort des positions qu'elle peut avec table et chaise, laissée déjà loin derrière elle sa sobre impudeur. Les arrêts se tiennent en déséquilibre, elle succombe à la chute. A la fin-tendresse?- le garçon sera enlacé.
Eléonore Didier est la danseuse plus audacieuse et existentielle, qu'on ai vu depuis longtemps. Existentielle car elle porte durant cette performance les belles et troublantes expressions d'une conscience inquiète. Audacieuse car elle ose l'économie extrême des gestes. D'où cela vient-il qu'on ne ressente jamais sa démarche comme un usage de procédés? Une question de grâce et de sincérité? Quoi qu'il en soit, on apprend quelque chose de poignant et précieux quant au doute, au lâcher prise, à l'acceptation de l'inéluctable.
C'était la première française de
Solides, Lisboa, de et par Eléonore Didier, à
Mains d'oeuvres.