Le Théâtre national de la Colline à Paris présente jusqu'au 24 février "L'Hôtel du Libre-Echange" de Feydeau, un vaudeville à l'humour féroce et à la mécanique minutieuse animé par une fine équipe d'acteurs, Clovis Cornillac en tête.
A la tête de la Colline depuis 1996, Alain Françon a conforté la vocation de ce théâtre qui s'attache à promouvoir les auteurs contemporains, comme Edward Bond et Michel Vinaver, et plus généralement les dramaturgies du XXe siècle. Le metteur en scène et directeur avoue aussi une passion moins connue pour l'oeuvre de Georges Feydeau (1862-1921), un auteur qu'il avait déjà servi, dans les années 1990 à Lyon (la pièce "La Dame de chez Maxim" et des monologues avec "Saute, Marquis"), mais pas encore à la Colline. Il a choisi ici une valeur sûre, "L'Hôtel du Libre-Echange", pièce en trois actes créée en 1894, une période faste pour le vaudevilliste marquée par des réussites comme "Monsieur Chasse" (1892), "Un fil à la patte" (1894) ou "Le Dindon" (1896). Ecrit en collaboration avec Maurice Desvallières, ce texte met en scène l'entrepreneur Pinglet, qui voudrait bien tromper son ennui et sa femme rabat-joie en s'offrant une petite nuit avec la gironde épouse délaissée par son ami, l'architecte Paillardin. Les deux adultérins en puissance se retrouvent à l'Hôtel du Libre-Echange, adresse borgne où se croisent la même nuit le mari pas encore trompé, le neveu de ce dernier venant batifoler avec la bonne de Pinglet, une connaissance de ce dernier cherchant un toit pour lui et ses quatre filles, etc. De quiproquos en rebondissements au service d'une satire acide de la bourgeoisie de la fin du XIXe siècle, Feydeau fait avancer l'intrigue selon une mécanique parfaitement huilée: en connaisseur, Sacha Guitry y voyait une montre dont "les heures passent, naturelles, rapides, exquises..." Sans sous-texte inutile et dans un décor plutôt réaliste, Alain Françon parie sur un spectacle à peine actualisé par la musique du jazzman américain Glenn Ferris, sobre mais précis dans la direction de ses acteurs. Ceux-ci caractérisent très bien leurs rôles, à l'image de Clovis Cornillac, qui fait un Pinglet vif sous la direction d'un metteur en scène qu'il connaît bien, pour avoir joué sous sa direction dès 1984. Et il faudrait citer tous les comédiens: Eric Berger -- le Tanguy d'Etienne Chatiliez -- en Paillardin affolé par les "esprits frappeurs" du Libre-Echange, Jean-Yves Chatelais en garçon d'hôtel désabusé, Gilles Privat en bègue hilarant ou encore Anne Benoit, épouse de Pinglet débordante d'autorité.
Feydeau est à la fête, et dans le secteur subventionné comme dans le privé: le Théâtre Montparnasse maintient de son côté à l'affiche au moins jusqu'au 31 janvier "Le système Ribadier", l'un des succès de la première partie de saison.