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Le duo Delaigue/Sales écarté de la direction du CDNA
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La nomination du prochain directeur du CDNA fait moins parler d'elle que les successions qu'il y a eu l'année dernière à Paris ou Caen. Pourtant il y a de quoi se pencher sur le cas Grenoblois.
Mi-Août quelques auteurs contemporains se sont élevés contre la short list des éligibles à la tête du CDNA, qui excluait le metteur en scène Philippe Delaigue associé avec l'auteur Pauline Sales. Enzo Cormann a mis ce texte en libre consultation sur son site http://www.cormann.net.
Voici donc la lettre qui a été présentée à la Ministre:
Citation:
LETTRE OUVERTE
GRENOBLE
"Short list" au Centre Dramatique National des Alpes
farce déprimante en deux actes (jouée en coulisses)
Madame la Ministre,
Le 5 juillet dernier, siégeait à Grenoble une commission composée d'élus locaux, régionaux et départementaux, et de techniciens du Ministère de la Culture et de la Direction Régionale des Affaires culturelles, chargée de présélectionner les candidatures d'artistes à la Direction du Centre Dramatique National des Alpes (en bon français : d'établir une short list).
Il s'agissait donc d'une part d'éliminer les candidatures fantaisistes, déplacées ou peu crédibles, et d'autre part de désigner celles qui présentaient suffisamment d'intérêt pour faire l'objet d'une audition (2è tour).
Parmi la trentaine de candidatures, l'une d'elles paraissait doublement susceptible de retenir l'attention et d'alimenter, tant par sa singularité que par les propositions dont elle est porteuse, le débat sur la mission et les actions effectives d'un centre dramatique dont beaucoup pensent à Grenoble qu'il ne correspond plus ni à l'esprit qui a présidé jadis à sa création, ni aux légitimes ambitions d'une assistance en quête d'œuvres nouvelles et d'une équipe pour les servir et les diffuser.
Nous ne citerons ici aucun nom, nous ne nous intéressons pas aux "carrières" — pas plus qu'aux photogénies ou aux coqueluches (aux maladies infantiles, en général) — mais aux projets, aux actes, aux œuvres.
Ce projet, donc, qui présente la particularité d'associer un metteur en scène et une écrivaine dans le cadre d'une codirection, n'a pas été jugé digne de passer le premier tour — n'a pas donc été jugé digne d'être auditionné, discuté.
Les signataires de la présente protestation ne dénient pas sa légitimité à la commission de désignation, quand bien même celle-ci serait amenée à effectuer des choix peu conformes à leurs vœux, mais ils n'acceptent pas que la représentation fasse fi des principes mêmes qui lui confèrent sa validité politique.
La proposition d'associer un auteur à la direction d'un Centre Dramatique National vaut d'être considérée, examinée. Elle représente une nouvelle et déterminante étape dans l'association désormais courante d'écrivains dramaturges aux équipes artistiques. Elle manifeste le projet d'un théâtre qui fasse sens et qui œuvre à l'examen du présent et de l'avenir de l'espèce — de ce que l'homme fait à l'homme ici et maintenant.
Bien sûr, cette candidature aurait pu être le fait de personnes incrédibles, insuffisamment expérimentées, ou isolées dans la profession, voire n'exprimant que de fumeuses velléités — alors notre indignation eût été sans objet. Mais il se trouve que les deux candidats, du fait de leurs parcours respectifs, présentent d'excellentes garanties de sérieux et d'expérience (pour l'un, neuf années de direction d'un CDN et autant d'enseignement dans deux écoles nationales supérieures de théâtre; pour l'autre, une solide expérience de comédienne, six années de travail d'écrivaine associée à un CDN, quatre années d'enseignement dans une école nationale supérieure de théâtre, pièces publiées, jouées, traduites…). L'un et l'autre, du fait de leur compétence, de leur expérience, et de la valeur reconnue de leur engagement artistique, ont par ailleurs été incités par le ministère à faire acte de candidature.
Il aurait également pu se faire que les propositions contenues dans ce projet ne répondissent pas au cahier des charges dont s'étaient judicieusement dotés la commission et le ministère afin de disposer de critères objectifs d'évaluation — alors nous n'aurions pu qu'approuver son rejet d'office. Mais il se trouve que ce projet répond très précisément à cette redéfinition des objectifs, et reprend point par point les heureuses nouveautés contenues dans la liste des missions imparties au CDNA — en particulier la mise en place d'une troupe permanente.
Il ne nous appartient pas de décider si ce projet est le meilleur. La commission a seule habilité à en juger — mais elle n'en jugera pas, estimant sans doute que le débat artistique n'a pas sa place dans l'instruction d'une telle décision.
Les écrivains dramaturges auraient tout lieu de se sentir insultés par une telle absence de considération de leur place dans le théâtre d'aujourd'hui. Mais les signataires de la présente sont surtout attristés par le piètre spectacle qu'offre la représentation démocratique à l'heure de désigner les artistes responsables de ces lieux fragiles et nécessaires que sont les théâtres, les centres dramatiques.
Nous sommes attristés, oui, et fâchés de constater que la crise de la représentation est une fois de plus alimentée, attisée par ses acteurs mêmes; et de voir l'image désastreuse des liens entre le théâtre et la cité que donnent aux jeunes générations d'artistes et de spectateurs ces expertises bâclées, ces instances démocratiques transformées en conciliabules de couloir.
Nous sommes frustrés par l'absence de débat sur la mission de service public d'un centre dramatique qui a connu de grandes heures, mais n'est plus aujourd'hui qu'un enjeu parmi d'autres de médiocres tractations politiciennes, sans plus aucune considération pour l'art dont il est censé être un outil majeur à Grenoble, en Isère et en Rhône-Alpes.
Nous aimerions, Madame la Ministre, que vous puissiez nous dire ce que vous comptez faire pour rendre sens et dignité aux travaux de cette commission; que vous puissiez nous dire si un débat culturel, artistique et politique est encore possible dans ce pays quand il s'agit de procéder au choix des hommes et des femmes à missionner dans nos théâtres publics — ou bien si le théâtre est désormais à compter au nombre des monnaies occultes, comme les contrats d'exploitation de l'eau, les postes honorifiques, les médailles, les renvois d'ascenseur…
Attristés, fâchés et frustrés, donc, mais nullement dupes des ressorts véritables de cette piètre comédie, les écrivains dramatiques soussignés entendent vous manifester qu'en procédant comme elle le fait, la commission de désignation de la future direction du CDNA court le risque de perdre une bonne part de sa légitimité. Sans doute dispose-t-elle encore du pouvoir de nommer, mais elle a perdu celui de convaincre, et par conséquent celui de conduire pour de vrai la politique culturelle faute de laquelle la frivolité et la vacuité règneront en maîtres sur nos scènes.
Ne pensez-vous pas, Madame la Ministre, qu'il serait grand temps de donner une chute à cette farce déprimante ?
Sincèrement et respectueusement.
Marion Aubert
Rémi De Vos
Enzo Cormann
Eugène Durif
Perrine Griselin
Lancelot Hamelin
David Lescot
Philippe Malone
Fabrice Melquiot
Jean-Yves Picq
Jacques Rebotier
Claire Rengade
Christian Ruillier
Jean-Pierre Sarrazac
Jean-Pierre Siméon
Michel Simonot
écrivains dramaturges
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