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Vieux 17/08/2007, 12h11   #1 (permalink)
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Le bilan du 61ème Festival d’Avignon, 1ère partie : Edgar Morin, l'artiste associé.

Pour cette 61e édition, le spectateur a dû chercher la cohérence d’une programmation hétérogène, sans ligne conductrice où la fonction d’artiste associé n’a pas joué pleinement son rôle. En effet, il fut difficile de cerner le projet de ce festival, écartelé entre les expérimentations (approximations ?) artistiques des « amis » de Frédéric Fisbach et les metteurs en scène confirmés porteurs d’un propos engagé et engageant (Ariane Mnouchkine, Jean-Pierre Vincent, Krzysztof Warlikowski, Guy Cassiers). Est-ce pour cette raison que le Festival fut étonnamment calme comme si le théâtre ne parvenait plus à se faire entendre, d’autant plus que la billetterie bureaucratique et les petites jauges ont privé de nombreux spectateurs de places (107000 billets vendus cette année contre 133 000 l’an dernier et 150 000 en 2002). Cette baisse sensible, est le signe d’un repli, d’un système qui s’auto-alimente (jusqu’à voir des amateurs de la région sur le plateau des « Feuillets d’Hypnos ») alors que le « Off » semble avoir retrouvé sa vitalité avec plus de 700 000 festivaliers ! Le rapport, de 1 à 7, continue d’être ignoré : jusqu’à quand ce clivage, ce mur de Berlin, cette anomalie de la pensée qui voudrait qu’une partie ne soit pas reliée à l’autre pour former un tout ? C’est au spectateur à faire lui-même les liens, à faire pression par son ouverture sur les institutions, pour que des passerelles se créent entre les deux manifestations. 2007 a peut-être été l’année où il a dû faire son propre cheminement, prémices d’un changement progressif de posture. Il ne fallait pas compter sur la presse pour nous guider : seule la polémique entre Brigitte Salino du « Monde » et Frédéric Fisbach au sujet des « Feuillets d’Hypnos » a fait débat pour mieux masquer l’absence de la vente à la criée des journaux. Ce silence n’annonçait-il pas un désengagement grandissant des groupes de médias à l’égard du spectacle vivant? Cette interrogation fut au cœur de la table ronde organisée le 11 juillet au Cloïtre Saint-Louis par le Syndicat de la Critique à laquelle j’étais convié en tant « qu’outsider » bloggeur (aux côtés du metteur en scène Arthur Nauziciel, d’Arnaud Laporte de France Culture, de Frédéric Ferney de France 5, Jean-Pierre Leonardini de l’Humanité) . Nous n’avons rien appris de ce que nous savions déjà : baisse croissante des lecteurs pour les journaux payants, montée en puissance des gratuits, perte de l’esprit critique, brouillage persistant entre information et communication. « Le culte des amateurs » via les blogs fut dénoncé (« qui remet en cause la compétence de la critique »). La place des journalistes au sein des institutions culturelles fut contestée lorsqu’ils bafouent les règles déontologiques de la profession. Deux modèles ont donc émergé : une critique qui doit « résister » face aux pressions économiques en s’appuyant sur la légitimité de son expertise; une approche plus transversale du regard critique (qui pourrait prendre en compte le processus de création d’une œuvre), des articulations entre journalistes et bloggeurs à créer, une mise en réseau des festivals pour décloisonner les disciplines. Cette table ronde démontrait à quel point le critique doit opérer sa mue, le bloggeur sortir de sa toile, à l’instar du spectacle vivant qui a du intégrer de nouvelles formes artistiques et inventer d’autres liens (plus ouverts) avec le spectateur – sujet (lire à ce sujet l'article de Rue89). « Le Théâtre des Idées » (crée il y a quatre ans par l’actuelle direction du Festival et animé par Nicolas Truong de « Philosophie Magazine ») fut le prolongement naturel de cette table ronde et plus généralement le lieu pour aider le spectateur à relier par le sens. C’est ainsi que la venue le 17 juillet du sociologue et théoricien de la Compléxité Edgar Morin pour évoquer « les résistances d’aujourd’hui » fut un véritable événement : plus de 1000 personnes se sont pressées à l’intérieur du gymnase et au dehors ! Pendant deux heures, nous écoutâmes, médusés, le récit de son parcours de résistant (de 1941, année où il intégra l’improbabilité de la victoire allemande à aujourd’hui où l’improbable n’est pas l’impossible lorsqu’il invoque un nouvel ordre écologique). Résister n’est pas un positionnement défensif, mais une recherche permanente de liens, d’une foi sans faille dans les vertus de l’incertitude. Cet homme, au regard lumineux, nous invita à s’opposer aux modes de pensée qui réduisent tout au calcul (« c’est une forme de barbarie contemporaine », précisa-t-il), de défendre les minorités opprimées (« elles sont notre avenir », « c’est aux marges de la société qu’existe la régénération de notre espèce »). C’est ainsi « qu’un système incapable de traiter ses problèmes fondamentaux se désintègre ou alors crée un système plus large telle la chenille qui s’autodétruit pour devenir papillon ». Ne pouvait-on pas voir dans cette métaphore deux approches du chaos proposées par le festival : une où le spectateur à parfois eu des difficultés à repérer les processus régénérateurs (« Norden » de Franck Castorf, « Insideout » de Sacha Waltz, « Nine Finger » d’Alain Platel ou « Bleue. Saignante. A point » de Rodrigo Garcia), l’autre où il a dû détruire – reconstruire son rapport aux mots comme dans « L’acte inconnu » de Novarina. Sur le même registre, « Le silence des communistes » mis en scène par Jean-Pierre Vincent a touché le spectateur comme s’il lui montrait le chemin pour naviguer dans ce chaos (créatif) pour réinventer la gauche. Impératif d’autant plus urgent qu’un nouveau totalitarisme menace le spectacle vivant, où l’histoire pourrait bien bégayer à l’image de dernière scène du magnifique « Méfisto for ever » de Guy Cassiers. À côté, la nouvelle génération peine à nous proposer un modèle ouvert et trébuche sur des effets de formes où le fond se noie : Gildas Millin avec « Machine sans cible », le groupe franco-autrichien Superamas avec « Big 3rd episode” , Roméo Castelluci avec « Hey Girl ! ». Pour ces trois œuvres, on est étonné, face à une telle audace esthétique, de n’y trouver qu’un propos si plat. Seuls deux metteurs en scène, Éléonore Weber avec « Rendre une vie vivable n’a rien d’une question vaine » et “Genèse n°2”, par le Bulgare Galin Stoev se sont peut-être le plus appuyé sur un concept développé par Edgar Morin: l’émergence. En agençant les mots, la vidéo, la musique, le rationnel et l’irrationnel, ils ont créé une œuvre qui “présente un caractère de nouveauté par rapport aux qualités ou propriétés des composants considérés isolément ou agencés différemment dans un autre type de système”. C’est ainsi que la pensée d’Edgar Morin a irrigué la programmation. N’est-il pas alors logique, lors des questions du public, de lui dire : « vous êtes l’artiste associé du festival ! ». Pascal Bély www.festivalier.net Prochain article: Le bilan du 61ème Festival d’Avignon, 2ème partie: quel spect-acteur?

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