|
Spect'acteur
Date d'inscription: novembre 2006
Localisation: Brocéliande
Messages: 2 091
|
L'île aux esclaves d'Eric Massé
|
|
De MARIVAUX ( 1725 ) et de ERIC MASSE (version contemporaine)
Avec la compagnie des lumas de St Etienne
De la modernité découle une meilleure compréhension de Marivaux, de l?ambiguïté de ses : « écrits à messages » qu?il voulait transmettre sans choquer la bienséance de son époque, les pièces de théâtres étant réservées à une élite de classe bourgeoise.
Dans cette pièce : « modernisée », les mêmes thèmes y sont abordées, ce qui ramène à dire que Marivaux était un précurseur des temps modernes.
De voir cette pièce de théâtre du coté « cour » et du coté « jardin » est un bienfait.
Coté jardin :
Je n?ai rien compris aux textes où plutôt, je ne l?entendais pas bien. Mais en fait, ce n?est pas un mal car j?ai pu résumer la pièce grâce au langage du corps des acteurs, et puis peut-être que la sono était défectueuse ce jour là. A défaut de ne rien entendre, le décor et la prise d?espace scénique des acteurs révélait bien toute la pièce : échange de rôle, retournement de pouvoir, enfermement, inhumanité et humanité entremêlés?
Coté cour :
Le fait de l?avoir vu déjà une fois, a pu me faire remarqué d?autres choses auxquels je n?avais pas fait attention.
Une scène, m?a choquée : le viol?La peur m?a fait me reculer dans mon fauteuil?mais? c?est normal ! Cela vient du fait que les acteurs ont bien fait ressentir, les sentiments liés à cet acte, de la part de l?agresseur et de la part de l?agressée.
A PROPOS DU DECOR ET DE LA SONO
Le décor m?a surtout fait penser aux camps de concentration ou aux prisons. Grillages, bergers allemands tenus par des gardes, le foin dans les cages où l?on parque les hommes comme des animaux. Les lumières tamisées, nuages de brumes (qui m?a fait songer à la vapeur des trains arrivant dans les camps), les vitres, à travers lesquelles, l?on peut voir l?humiliation de ce qui se trame. Terreur?Bruit de chaînes de murmures lancinants, ambiance terrifiante nous accueille dès l?entrée en salle ?
Le micro ! Ce micro qui relit l?utopie à la réalité ; les comédiens aux spectateurs. L?idée est géniale ! Et puis ce micro m?a fait penser aux barres que l?on trouve dans les tribunaux où chacun débite sa petite histoire et déverse sa ranc?ur. Pour les croyants, cela peut être un confessionnal, pour d?autres un exutoire. ENFIN, chacun trouve dans ce micro ce qu?il veut mais il est indispensable pour tous.
L?idée est géniale parce que les gens se sentent automatiquement interpellés par le drame qui se passe sur scène, et Thomas (Trivelin) qui vient même dans la salle prendre à témoin le spectateur de la version tragi-comique qu?il a lui même crée ! Jeux de rôles ou valets deviennent maître et inverse.
La roue ! La roue qui tourne sans cesse. Au début, je croyais que c?était le temps qui n?existait pas, une horloge sans aiguille et sans heure, le temps qui passait sur les corps sans changer le cour de notre destin. Puis avec l?accompagnement du texte, j?y ai vu le « jeu ». Que la roue tourne ! Tournez manège ! Les hommes ne sont que des pantins cruels et ridicules ! (J?avais l?impression qu?il manquait la musique d?un orgue de barbarie, mais je l?entendais dans ma tête)
On devrait inventer un jeu : ministre devient chômeur, patron devient ouvrier.
Du coté des maîtres, on perd de sa verve, on commence à comprendre. Au début, je me suis dit : « bien fait ! ». Puis vient la violence brutale de l?esclave qui se venge?L?esclave qui redevient un homo sapiens par la prise du pouvoir.
Et là, je ressentais de la pitié et du chagrin pour toute cette humanité qui se meurt?
La ba-balle qui ramène Dominique à l?état primitif d?animal intelligent, ou bien comme
« L?être humain-objet »
La cagoule d?Angélique : - l?humiliation de n?être rien. Enfermement en soi?
Le moindre petit décor avait une grande importance.
LE JEU DES ACTEURS :
Angélique avait beaucoup de textes certes, mais la présence des autres acteurs était un texte en lui même. Elle était indispensable. La manière de présenter leurs corps dans la soumission reflétaient l?enfermement total en soi-même, les cris du silence, la pudeur de ce silence : têtes et épaules affaissées, corps relâchés totalement lors des manipulations d?Angélique et de jean, corps immobiles dans leur fierté mise à sac.
J?ai compris ce que voulais dire le « langage du corps ». J?ai appris le propre langage du mien, ce qu?il révèle aux autres, ce qu?il me révèle dans mon propre miroir.
En tant que spectateur-récepteur de cette immense souffrance morale, je n?avais pas de commisération, non, car l?inversement des rôles maitres-valets étaient indispensables mais la souffrance est difficile à supporter même si cela est justifié et je me suis surprise à avoir envie de pleurer devant tant de haine et de cruauté, de la part des uns comme des autres, sans distinction de classe, que ce soit pour Jean, Angélique, Jézabel ou Dominique .C?est toujours la même politique ! « Tournez manège » !
Par contre j?ai détesté Thomas durant tout le spectacle, c?est celui qui veut régir le monde à sa façon, le technocrate qui se met à penser pour les autres, celui qui devient le dictateur. MAIS c?est aussi celui qui disparaît lorsque gronde la révolte, le trop-plein de misère, de souffrance humaine .C?est là qu?arrive l?ambiguïté de l?homme.
Chacun veut reprendre sa place, son rôle dans la vie. L?homme souffre de dichotomie malsaine. Je dis qu?il est malade de cette maladie que l?on peut appeler violence et racisme. Le racisme part de la base que l?homme se permet de juger celui qui lui fait face comme : « hors norme ». A partir de là, il essaie de le réformer à sa propre image ce qui est une atteinte à sa différence. Hors norme de la prostituée, hors normes du clochard, hors normes pour ta couleur, ta religion, ton homosexualité, et merde?
Le racisme est partout et prend toutes les formes?
LA MISE EN SCENE :
La manière de garder les prénoms est amusante, fait très moderne et puis on se repère mieux. La nudité des acteurs ne m?a pas choqué, au contraire, je l?ai trouvé magnifique car n?est-on pas tous égaux ? Le fait d?avoir associé le spectateur en témoin du drame par le biais du micro et par Angélique qui déboule dans la salle, est une astuce habile pour faire d?un public passif, un public qui se bouge les entrailles. J?ai pu entendre des oh ! indignés et des rires. Je me suis tellement pris au jeu que j?avais l?impression d?être participante de ce spectacle, si bien que lorsque Thomas est monté dans la salle pour nous prendre à parti, je me suis dis : si il s?approche je l?étrangle ! Puis ensuite, je me suis dit « hélas ! Il est reparti ! »
Etrange que les émotions prennent le pas sur notre conscience dans un spectacle ; en fait je n?étais pas public, j?étais sur l?île !
Tout le reste, je l?ai déjà dit dans tout ce qui fait qu?une pièce soit réussie et elle est réussie ?BRAVO?
L?HISTOIRE :
Elle est de tout temps, de toutes époques et le sera toujours. Echanges de rôles : je suis riche, tu es pauvre ou bien je suis bête, tu es intelligent, enfin on pourrait en dire pleins comme ça ! Echanger les rôles ?Oui, mais quelles conséquences et que vont en faire les protagonistes ? C?est là que vient la subtilité du metteur en scène et le message qu?il veut faire passer.
Donner la parole aux pauvres ? On le fait, mais le plus souvent on ne les écoute pas ou plutôt, on ne les entend pas. Grosse différence !
Le principal, dans cette histoire, c?est qu?elle soit mise en scène intelligemment, avec une dose d?humour, et un bon jeu d?acteurs.
Puis, le marivaudage est enlevé malgré le respect du texte.
CE QUI M?A FRAPPE :
- Jean et Dominique en ont vite marre de ce petit jeu cruel et cynique. Les hommes sont moins sournois. Peut-être aussi que leur amitié d?enfance y est pour quelque chose car l?amitié est plus forte que tout autres sentiments, elle est plus forte que l?amour car sans désir de possession, sans espace-temps. Le lien d?amitié est et reste toujours là, le lien d?amitié, c?est ce que l?autre à remué, a révélé de saut en soi?
- Angélique se venge, d?accord, mais à un certain moment, la vengeance devient jouissive jusqu?à la perversité. Elle acquiert cette domination qui la mène à une cruauté malsaine .La femme est plus méchante et plus cruelle que l?homme. Angélique joue à merveille ce rôle.
- la manière qu?a Thomas de s?approprier le public pour l?impliquer dans l?histoire et l?amener à accepter son point de vue (comme tout dictateur)
- l?enfermement, l?enfermement, l?enfermement?Durant tout le spectacle, je n?ai ressenti que ça.
D?ailleurs, quand j?ai vu l?expo photo, je me suis dis : tu ne t?es pas trompée, ces photos qui viennent du centre carcéral de Lyon et où, le metteur en scène a séjourné trois mois pour s?imprégner de l?atmosphère de ce mot : « enfermement »
Mais dites moi ! Chacun de nous n?as t-il pas son « propre » enfermement ?
Celui qui ne se pose pas cette question ou qui me répond non est un menteur ou un inconscient.
Et puis cette pièce aurait pu s?appeler « les anthropophages » ou bien « mangez de l?homme »
EN CONCLUSION ;
J?espère que beaucoup de gens se sont interrogés sur eux-mêmes, sur leur propre humanité envers les autres et j?espère que d?autres auront reçu un coup de poing pour dispatcher leur humanité naissante.
Spectacle de la cruauté, certes , mais catharsis nécessaire face à notre propre humanité. Spectacle classique remixée au « goût » de notre société actuelle ?Alors?
? ??? TOURNEZ MANEGE ?????.
Mais dans les coulisses, ce monde de la réalité, j?ai enfin rencontré l?humanité, ceux que l?on appelle : « les lumas », (ou lumière chez les indiens navajos qui signifie : naissance de l « être humain ».)
En effet, les acteurs, Angélique Clairand, Thomas Poulard, Dominique Untermher, Jézabel D?Alexis et Jean-Philippe Salério sont venus à la rencontre de leur public.
Je remercie aussi le metteur en scène : Eric Massé d?avoir consacré une soirée pour une porte ouverte avec son public
Merci de m?avoir envoyé un « uppercut théâtral »
Car tout cet ensemble m?a nourri?
MERCI A TOUS?
Merci aussi à tout ceux qui restent toujours dans l?ombre, les techniciens, ceux que l?on ne voit jamais et qui sont, pourtant, indispensables à la réalisation d?un projet.
Catherine Boyer ?
|