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Spect'acteur
Date d'inscription: avril 2006
Localisation: Paris
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Re : Questionnaire à Vous Comédien
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1°
¤ J'aimerai en effet savoir, si vous avez déjà fait appel à votre passé, à votre vécu, à vos émotions et sentiments déjà ressentis pour jouer un personnage ?..
¤ Et si oui comment cela s'est il passé ??
Je dirais qu'on fait forcément appel à nos propres ressentis et émotions personnels pour élaborer un personnage...ne serait-ce que parce que notre "matériau" c'est nous-même.. mais il ne s'agit pas forcément de recourir à des souvenirs conscients et encore moins de ramener sa vie sur le plateau (ça peut donner des résultats catastrophiques !! car n'apporte absolument pas une justesse de jeu ) car l'acteur devra être capable de refaire tous les soirs le même parcours émotionnel et affectif, sans se forcer, ni dépendre des circonstances : il s'agit donc plutôt de trouver, en soi, le chemin affectif, le "canal" qui permet de mobiliser chaque soir l'émotion et l'énergie voulue...
Notre passé et nos émotions sont donc en ce cas comme des "robinets" qui servent à ouvrir des valves plus abstraites, plus inconscientes... et les émotions qu'on parvient à trouver ainsi se fixent selon moi non pas sur des efforts conscients de la mémoire ou des images extérieure à la pièce, mais sur les mots de la pièce (très important, les mots), le rythme des paroles et des gestes, et surtout, dans le corps, qui a une mémoire inconsciente incroyable...
Yoshi Oïda le dit ainsi (dans l'Acteur Invisible, que je te recommande): "quand j'essaie de me convaincre que je suis triste, la tristesse ne vient jamais". Par contre, si on a pu trouver dans une démarche, une manière de dire certains mots, un rythme d'action, une justesse en rapport avec une émoition forte qu'on a ressentie sur le personnage, il est certain que cette émotion ressurgira chaque soir de manière naturelle et spontanée, pourvu qu'on soit "à l'écoute" de ce qu'on fait (et non l'esprit ailleus ou en train de s'observer narcissiquement).
Stanislavski d'ailleurs ne dit pas autre chose (dans la Formation de l'Acteur) : car selon lui la perte d'un chat dans son souvenir peut suffir à trouver l'émotion servant à appréhender la mort d'un parent proche pour un personnage....
2°
¤ De plus, comment vous appropriez vous un personnage ?
¤ Mettez vous quelque chose de personnel dans votre personnage ??
¤ Comment arrivez vous à le faire vivre ? Comment faîtes vous pour rendre crédible votre personnage ?
¤ En d'autres mots, comment faîtes vous pour vous appropriez le texte ??
¤ Comment le vivez vous ? Comment d'un texte, vous passez au personnage que vous êtes ?
En effet la question est bonne car il s'agit bien de "s'approprier" un personnage, comme on s'approprie un masque ou un costume...il faut qu'il nous aille "sur mesure" en quelque sorte...
Il faut donc à la fois faire un travail pour comprendre et définir ce personnage, dans ses replis les plus subtils, et en même temps pour identifier ce qui, en nous, va permettre d'incarner ce personnage, de lui donner chair et vie.. un double effort d'appropriation donc, qui est un travail passionnant..
Généralement, je commence donc par lire et relire tout ce qui concerne le personnage, par essayer de comprendre son fonctionnement, sa sensibilité, sa manière d'être... un travail plutôt "intellectuel" donc, mais aussi et surtout de sensibilité, car il s'agit plutôt de se "mettre à la place" du personnage, de comprendre pourquoi il agit ainsi, pourquoi il dit tel mot plutôt qu'un autre (là encore le travail des mots est essentiel !! d'où l'importance de connaître un texte avec minutie et précision, et pas de manière approximative), ce qui lui passe par la tête...
Certains metteurs en scène partisans de la méthode stanislavski/actor's studio, demandent aux acteurs de retracer et d'imaginer tout le passé du personnage avant la pièce... oui, certes, ça peut aider, mais j'ai toujours trouvé que ça restait un peu superficiel comme approche : ce qui compte le plus selon moi est ce qui se passe sur scène, dans, à travers et derrière les mots...et un acteur doué d'une sensibilité suffisante est tout à fait capable de comprendre tous les enjeux subtils d'une situation donnée, sans forcément réécrire le passé du personnage (sauf bien sûr s'il s'agit d'un personnage connu, historique ou encore très spécifique).
Autrement dit, le texte en dit souvent beaucoup plus qu'on ne le croit sur la teneur de vie du personnage. Nul besoin de "broder" : il suffit d'être attentif aux mots...
D'autres metteurs en scène croient bons de faire des comparaisons entre notre propre vie et celle du personnage pour nous aider à "construire" le personnage : je n'y crois pas du tout.... nous seuls, interprètes, pouvons savoir de quelle émotion on a besoin en nous à quel moment de jeu, notre vie privée n'a rien à faire sur le plateau... le metteur en scène, finalement, ne peut dans cette étape de travail que nous aider à éclaircir les points du texte qui nous paraitraient confus ou ambigus, à nous exposer sa vision des choses, mais certainement pas à ingérer nos sentiments (je refuse en tout cas désormais de travailler avec de telles méthodes)...
Par contre, il est essentiel il me semble de faire ce travail intellectuele d'approche et de compréhension du personnage, juste dans sa tête, mais bien en amont du travail du plateau : car il faut laisser au personnage le temps de faire son propre trajet dans notre inconscient, il faut que tout ce qu'on a compris "travaille" un peu en nous, se développe, murisse sans notre corps.... avant de le sortir sur la scène....
Dans cette phase souvent, le seul travail physique que je m'autorise est une lecture répétée et "mâchée" du texte (jusqu'à un apprentissage neutre des mots si besoin), pour que les mots "entrent" en moi de manière naturelle, que je m'imprègne du langage du personnage..
Après tout cela, c'est beaucoup plus facile de faire naître le personnage sur le plateau : il s'agit trouver dans son propre corps la manière de le faire vivre. mais si le personnage est déjà bien mûr dans notre tête, beaucoup de choses deviennent évidentes : comment le personnage respire (très important! la respiration est ce qui donne la chair du personnage), comment il se déplace, comment il parle, avec quel débit, s'il a des tics, des manies, des manières de regarder ou ne pas regarder... Le metteur en scène est là pour voir comment tout cela "sort" et si on atteint bien l'image attendue, mais c'est un chemin que fait naturellement l'acteur qui s'est bien approprié un texte...
Parfois on a besoin cependant de "composer" davantage pour certains personnages qui ne nous ressemblent pas : le travail est alors plus "technique" demande plus d'entrainement (s'habituer aux gestes, à une intonation spécifique, une manière de réagir), mais est tout autant passionnant, voire même plus !! Le but, dans ce cas là, est que la "technique" devienne invisible : que toutes les choses extérieures à soi qu'on repère et travaille deviennent peu à peu lisses, naturelles, simples..
J'ai ainsi d'excellents souvenirs de deux personnages extrèmes et passionnants qu'il a fallu "trouver" :
- dans le registre tragique : une jeune fille paralysée des jambes (en fauteuil rouland donc) et piquant régulièrement des crises d'hystérie, bourrée de tics nerveux et déformée par la vie, alors qu'elle avait tout pour être une princesse... (La Pitié Dangereuse) Un merveilleux travail que j'aurais aimé pouvoir prolonger encore...
- dans le registre comique : une blonde idiote et gentille, qui ne comprend pas tout ce qu'on lui dit, veut devenir une "star", n'a rien dans le cerveau, sourit à tout même aux propos les plus salaces (pour une série de courts-métrages burlesques).... quel plaisir de faire naître un tel personnage et de pouvoir le manipuler à sa guise !
Car il s'agit bien de faire naître des personnages : on est les seuls à les faire exister, avec nos propres "outils" (voix, corps, gestes), même quand on "reprend" un rôle. J'ai souvent remplacé des comédiennes sur des tournées de pièce, et mon personnage n'était jamais exactement le même que la comédienne précédente : les metteurs en scène étaient pourtant ravis du résultat, tout simplement parce que l'appropriation était juste certainement, quand bien même elle n'utilisait pas les mêmes "outils".
Quand on est parvenu à les "trouver" vraiment, les personnages nous appartiennent un peu...
.. et surtout, on ne doit même plus percevoir tout le travail et la technique que cela a supposé !! Il faut que ça ait l'air tout simple, tout naturel, tout bête.... alors le personnage existe, tandis que l'acteur, lui "disparaît", pour reprendre l'idée de Yoshi Oïda (l'Acteur invisible), qui m'est très chère...
3°
¤ Vous est-il déjà arrivé d'avoir le sentiment, lors d'une représentation (aussi courte soit-elle) d'être CE personnage, que vous jouiez ?
¤ N'avez vous jamais ressenti un envahissement de la part de votre personnage lors d'une rerésentation ?
¤ N'avez vous pas ressenti le fait d'être (l'espace ne serait-ce de quelques secondes) LE personnage que vous jouiez ??
Si bien sûr, mais c'est pour ça que le théâtre est un temps et un espace de représentation "à part", presque "sacré". Il y a quelque chose de rituel et presque religieux dans le fait de devenir, dans un temps et un espace donné, quelqu'un d'autre...c'est évidemment un "tranvestissement", qu'on a envie de vivre pleinement...
Toutefois, je ne crois pas du tout à l'idée de "trou noir" dont parlent certains comédiens, qui consisterait à penser qu'on fait des choses qui nous échappent sur scène, dont on ne se souvient plus ensuite...
Au contraire, il me semble qu'il faut pouvoir rester conscient de tout ce qu'on fait sur scène (en cela je rejoins complètement Diderot et son Paradoxe du Comédien !) mais sans pour autant trop se "regarder" bien sûr, sinon on ne "vit" plus le personnage. C'est un juste milieu à trouver.
En fait, j'ai plutôt la sensation qu'à partir du moment où on entre sur scène, il faut se laisser "glisser" dans le personnage, comme on se laisse glisser sur un tobogan : à la fois ça nous échappe, ça "coule" tout seul parce qu'on a permis au personnage d'avoir cette liberté grâce au travail préalable, et en même temps on maîtrise la situation, on peut contrôler le débit, le rythme, anticiper un éventuel accident....
C'est essentiel cette maîtrise partielle, ne serait-ce que parce que le théâtre est aussi, avant tout, une rencontre avec un public (pas de théâtre sans public selon moi) : et qu'il est essentiel d'en tenir compte (même quand la mise en scène impose un "quatrième mur" !) de jouer "avec lui", de tenir compte de l'énergie que la salle dégage, de l'écoute, de ce qui "passe" : c'est comme cela que la rencontre se fait, qu'il peut y avoir une osmose, quelque chose qui "touche" l'autre (Yoshi Oïda, d'origine japonaise, parle de Yin et de Yang pour définir les énergies complémentaires dont on doit tenir compte entre le public et les acteurs).
C'est cela d'ailleurs qui fait qu'aucune représentation n'est exactement semblable (beaucoup plus que l'humeur des acteurs ou ses petits problèmes persos, qui sont, à mon avis, à laisser de côté !)
En revanche, en répétition, il existe ce pardoxe assez fou qui consiste à pouvoir faire vivre très fort un personnage et pouvoir en "sortir" tout aussi vite et naturellement, dès que besoin... ce "contrôle" des choses est assez étonnant....
Aussi, je ne suis pas convaincue non plus par les séances de répétition où le metteur en scène essaie de faire "craquer" personnellement le comédien pour l'amener à des choses plus fortes (ça existe !! notamment chez les metteurs en scène originaires de l'est !!) il me semble qu'il y a des choses plus subtiles et plus fines à trouver ensemble par un travail commun de contrôle et d'approfondissement...
bon, j'avoue que ces metteurs en scène en question m'ont souvent reprochée d'être une comédienne trop "cérébrale"..... et en même temps, les personnes que j'admire travaillent plutôt de ma manière que de la leur,donc c'est sans doute une question de choix et d'approche.....
4°
¤ Ou est-ce qu'au contraire, vous gardez toujours vos distances avec votre personnage, le jouez vous sans vous "poser de questions" ??gner !! et surtout ça ne garantit
eh bien du coup j'ai déjà répondu à cette question...
J'espère avoir été claire et que cela t'apportera quelques éléments supplémentaires.
Si tu as besoin de précisions, de compléments, ou d'approfondir un point, n'hésite pas : c'est une réflexion que je trouve passionnante....
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Chaque soir l'acteur vient nous redonner sa vie, qui est une maladie propre à la chair. Valère Novarina
Dernière modification par Amandine ; 11/04/2008 à 23h22.
Motif: fin du message / correction
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