Je profite d'avoir vu un topic sur A Richard pour en proposer un autre sur une œuvre que j'ai eu l'occasion de découvrir au mois de Janvier à la Cité Internationale.
As far as est une pièce pour 5 danseurs, fonctionnant par fragments.
Une expérience extrêmement troublante et intéressante à différents égards. L'entrée des danseurs se fait dans une course circulaire, violente, soudaine. Ils sont nus, une nudité sans érotisme, des corps sans désir, ils sont des individus dépouillés de tout. Ils prennent place à différents endroits de la scène, et se mettent à enchainer des mouvements qui semblent au début incongru, mais qui progressent sous une forme cyclique, répétitive, puis d'altération. Chaque danseur crée une espace qui est au départ est grand, des espaces qui s'interpénètrent. Ils n'ont pas peur de la confrontation. La pièce marche en effet par fragment car ils quittent la scène comme ils sont arrivés, et redébarquent de la même manière. Ils s'empruntent leurs suites de mouvements, se les réapproprie, les triturent jusqu'à ce qu'ils se meurent. Seulement, plus la pièce avancent, plus les espaces individuelles se réduisent, se referment sur eux mêmes, et deviennent imperméables les uns aux autres. Chaque entrée voit "l'habillement" progressif des 5 (l'une met un bustier, l'autre une robe). Ils finissent par porté la même robe bouffante fin renaissance, toute noire, avec une masque noir. Leurs mouvements, à l'image de leur corps, se replient sur eux mêmes. Il commence à faire noir. C'est la nuit.
Le spectacle d'Alban Richard évoque l'altération du mouvement par sa répétition et sa réappropriation par d'autres. Sa pièce parle de l'uniformisation des individus et des corps. Et ce spectacle de danse devient une sorte de bombe à retardement, d'une violence inouïe dans cette lente et inexorable dégradation de l'individu, le contrôle du corps de l'autre (ça m'a renvoyé à Surveiller et Punir de Foucault). Dans une minimalisme scénique et scénographique (et dans un genre différent de Tompkins, dont j'affectionne au demeurant le travail [Animal Mâle et Animal Femelle]), Richard renvoie au spectateur la figure d'un corps dont son propre propriétaire n'a plus le contrôle.
Je ne résiste pas à intégrer une citation du sus-cité Foucault, dont il me semble qu'As far as et la plus parfaite et glaçante représentation :
« [La forme-prison] s’est constituée à l’extérieur de l’appareil judiciaire, quand se sont élaborées, à travers tout le corps social, les procédures pour répartir les individus, les fixer et les distribuer spatialement, les classer, tirer d’eux au maximum de temps, et le maximum de forces, dresser leur corps, coder leur comportement continu, les maintenir dans une visibilité sans lacune, former autour d’eux tout un appareil d’observation, d’enregistrement et de notations, constituer sur eux un savoir qui s’accumule et se centralise. »
Michel Foucault, Surveiller et Punir
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