Mnemopark est passé à Grenoble récemment. J'ai littéralement A-DO-Ré. C'était un spectacle hallucinant qui pose pleins de questions tant sur nos sociétés contemporaines que sur le théâtre lui-même.
J'ai dû d'ailleurs écrire un article dessus pour un cours que j'ai. Je vous copie-colle!
Mnemopark, de la Suisse à la Terre
Le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi, ancien journaliste, réinvente le théâtre politique en s’ancrant résolument dans la création contemporaine.
Tout commence en 2000, année où le collectif Rimini Protokoll est créé à Francfort par trois artistes germanophones. Stefan Kaegi, Helgard Haug et Daniel Wetzel ont alors pour projet d’élargir les champs d'expérimentation théâtrale en s’intéressant à l’extraordinaire du quotidien. Ils regardent le réel dans les yeux et l’utilisent comme matériau théâtral tout en en interrogeant le sens et les normes. En fait, ils s’inscrivent dans le réel pour mieux le questionner, le dépasser; le théâtraliser. Car c’est bien là une manière de chercher la théâtralité qui existe partout, mais aussi une tentative réussie de faire rentrer au théâtre à la fois des spectateurs et acteurs qui ne pensaient jamais l’être et des usages profondément novateurs.
Le jeune auteur (une trentaine d’année) a su allier une exigence artistique de premier ordre avec un contenu autant accessible qu’il est pertinent pour qui tente de s’interroger sur les questionnements et paradoxes qui traversent nos sociétés en mouvement dans un monde globalisé...
Innovations formelles d’abord, Stefan Kaegi utilise différents media particulièrement vivants et pour le moins inhabituels : le plateau est occupé par un immense circuit de train miniature modélisant la Suisse, les trains sont équipés de caméras miniatures, des scènes filmées comme tirées de reportages apparaissent sur grand écran au gré des arrêts…
Loin d’une performance purement esthétique, le récit prend également une réelle profondeur par les tranches de vie que les « acteurs », à l’origine tranquilles retraités passionnés de modélisme, nous dévoilent au fil de notre voyage quasi initiatique dans une Suisse insoupçonnée.
Innovations quant à la forme du récit lui-même ensuite : cinq retraités (Max, Hermann, Heidy, Patrick et René) et une seule comédienne professionnelle, Rahel Hubacher, disent un texte qu’ils ont contribué à écrire avec le metteur en scène. Une approche empirique de la création que revendique l’auteur.
Par certains aspects, cette proposition de Stefan Kaegi se rapproche du genre du documentaire de création en ce qu’il prend appui sur la réalité sans laisser de côté l’engagement citoyen. Par d’autres, il explore un possible « théâtre-réalité » faisant écho au phénomène éculé des émissions télévisées actuelles. Mais la fiction et la fantaisie ne sont pas pour autant absentes du plateau puisqu’ à chaque arrêt du train il s’agit de tourner une nouvelle scène d’un film indien tout droit échappé de Bollywood autour de deux personnages miniatures : Pyjanka et Anjun. La scène de la danse bollywood réalisée par l’ensemble des acteurs aidés d’un vrai vidéo-clip entrecoupé d’un enregistrement réalisés par les protagonistes-auteurs est à cet égard hilarante et inoubliable. Mais là encore, le réel nous rattrape puisqu’on apprend que les vertes montagnes suisses constituent un décor privilégié pour les productions indiennes et aussi une destination de premier choix pour les Indiens aisés !
La pièce ne se saisit pas que des sujets légers ou anecdotiques : des problématiques de fond y sont abordées, comme celle des subventions agricoles dans un pays qui doit, pour conserver ses paysages (et lutter contre une possible « finlandisation de la Suisse »), maintenir son agriculture déficitaire en surproduction (d’où une « montagne de viande » matérialisée sur le circuit). Il y est aussi question de l’exode rural, symbolisé par la présence de la comédienne Rahel Hubacher, ou encore de la marchandisation du vivant avec l’épisode cocasse du catalogue de spermes de taureaux…
On l’aura compris, Mnemopark séduira un large public sans pour autant renier son rôle profondément civique : un véritable « théâtre populaire » du XXIe siècle.
Sources :
>La critique de Libération « Mnemopark à fond de train » publié le 14 juillet 2006
http://www.liberation.fr/dossiers/av.../193439.FR.php
>Le programme de Mnemopark du Festival d’Avignon 2006
http://www.festival-avignon.com/inde...11412300323198
>Un entretien avec Stefan Kaegi sur le site du Festival d’Avignon 2006
http://www.festival-avignon.com/fich...efan_Kaegi.pdf
>Le site du collectif Rimini Protokoll
http://www.rimini-protokoll.de/misc_...php?misc_id=22
>Le programme de Mnemopark de l’Hexagone
http://www.theatre-hexagone.eu/theat...d=24&Itemid=37
>La critique audio de Mnemopark par Didier Méreuze, journaliste à La Croix
http://www.la-croix.com/article/inde...87&rubId=31741