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Vieux 14/10/2007, 05h05   #5 (permalink)
Denys
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Re : Le Norvégien Arne Lygre, nouvelle conquête d'un Claude Régy sans compromis

Chère Vanielle,

Merci pour votre réponse très sincère (je le sens) et bien argumentée. Sachez d'abord que je ne souhaite faire aucun prosélytisme abusif pour vous convaincre du bien-fondé de cette démarche artistique propre à Claude Régy et unique, inimitable, et ce, dans le monde entier. Moi-même, tellement fasciné (trop?) par ce courage unique d'oser proposer une façon si différente, mais loyale, d'aborder la scène théâtrale, pour en accuser exagérément la spécificité (des gens, face à d'autres gens, dans l'ici et maintenant du processus de la représentation) j'ai décidé d'arrêter de mettre en scène parce que je le copiais grossièrement. Et qu'une copie ne vaudra jamais l'original. Ce fut une grande souffrance que de renoncer mais une libération aussi que devoir ainsi reconnaître qu'il n'y avait pas lieu de copier. Alors j'ai préféré être un critique, un spectateur un peu plus avisé que d'autres sans doute pour savoir et argumenter, justifier ce en quoi une démarche authentique dans l'exercice de cet art si délicat qu'est le théâtre (fragile, aussi) avait lieu de s'établir comme l'étalon possible au regard des faux spectacles bavards et inintéréssants dont on nous abreuve. Il y aurait tant à répondre sur ce que vous exprimez! je vais essayer de ne pas être trop prolixe. Mais: ce que je trouve incroyable c'est que vous puissiez dire que vous n'êtes absolument pas touchée par ses spectacles. Mais, dans le même texte, vous avouez -et c'est très bien- que ses spectacles vont ont donné l'impression claustrophobique que vous alliez mourir! comment pouvez-vous ressentir cela et le dire si honnêtement tout en prétendant que vous n'avez pas été bouleversée??? l'émotion ce n'est certainement pas juste être au bord des larmes et se rassurer dans ce bien-être de se sentir vivant parce qu'on a touché d'un peu près à ce qui chavire! d'ailleurs, son dernier livre s'intitule "au-delà des larmes"! et ce que vous dites, de cette impression de passer de l'autre côté de la vie, de franchir une limite, une frontière, d'au-delà de la vie, est une expérience que lui seul est capable de nous faire toucher. Atteignant enfin cette rive de l'entre-deux, le vivant, alors ne peut avoir que plus de poids! non? ce mensonge qui consiste, dans toutes nos appréhensions de n'importe quel domaine (affectif, politique, sensible, esthétique) à nous répéter qu'il nous faut être absolument vivant, (et dieu sait si les gens qui affichent toujours cette propension pour eux inégalable à se montrer super-vivant, (joyeux, insouciants, positifs, berk), Claude le combat de toutes ses forces; et c'est en cela qu'il nous fait un cadeau inouï et de haute-volée: il nous prévient sans cesse que notre destinée sera de disparaître, et que nous y préparer est une chose capitale, essentielle; non pas par morbidité, mais pour nous rappeler notre statut de vivant qui devrait s'apprêter à chaque instant à affronter la mort. Mais comme tout est fait pour que nous fuyons cette idée, que nous ne soupçonnions pas cette donnée (et elle n'est pas terrible: elle est juste constitutive de notre état d'être au monde) nous demeurons incultes, tous, à savoir aussi nous constituer ainsi. Mais il n'est pas sectaire: il ne veut absolument pas nous plonger dans les ténèbres soi disant mortifères: lui-même, à 84 ans, ne peut que, de décennie en décennie, s'étonner d'être encore au monde alors qu'il a approché tant de textes qui paraissaient être tournés vers les ténèbres. Mais que le monde, sans la sensibilité à la pénombre, dont on nous défend à chaque fois d'être poreux, est constitué à la fois de lumière et d'ombre.
Vous dites très bien avoir été happée par cette sensation effrayante de devoir passer de l'autre côté, en voyant les spectacles de CLaude. Savez-vous que la plupart des spectateurs éprouvent bel et bien, à l'unanimité cette sensation? C'est bien la preuve qu'il sait toucher là où il faut nous toucher. Et non pas être un fumiste, un type qui se prétend artiste et qui nous amuserait, nous distrairait avec deux-trois bêtises faciles? C'est en cela que j'estime depuis 23 ans, qu'il est le seul artiste réel dans le monde théâtral. Il met la barre très haut, pour lui, pour son équipe, pour le spectateur: il ne distrait pas, il essaie, chaque fois, que l'art retrouve cette fonction: apporter une révélation, pas juste conférer chacun dans ce que le reste des loisirs ou des médias s'efforcent à tout crin de nous épingler: la distraction.
Je peux comprendre que "Comme un chant de David" vous ait paru inatteignable. J'avoue moi même que ce n'est pas le "spectacle" de Claude qui m'a le plus atteint. J'ai ressenti cette angoisse. Je n'ai pas très bien saisi le texte, maisj'ai appréhendé la séance comme étant une tentative incroyable, pour l'actrice comme pour CLaude et comme pour les autres spectateurs, d'élargir notre vision, notre connaissance.
2e point: ce que vous dites à propos de l'apparente monotonie du texte, n'est pas un "effet": l'apparente neutralité en laquelle les comédiens profèrent ce qu'ils énoncent n'est absolument pas voulue comme un effet de style: elle est conçue pour permettre au spectateur de recevoir le texte, dit de façon cependant très atone mais énergique, afin qu'aucun jugement préalable, par l'interprète, décide de l'imaginaire que chaque spectateur est en droit de s'abandonner, de construire. Pour Claude, le spectacle se fait aussi bien par l'acteur, lui, l'éclairagiste, le scénographe mais aussi et surtout par l'auditeur, le spectateur: il invite donc chacun à créer son monde, à partir d'un texte, d'un espace qu'ils ont tous ensemble construits et afin que tout spectateur ait sa part libre d'entendre et de voir: n'est-ce pas l'attitude la plus généreuse et la plus confiante qu'un artiste soit capable d'offrir? C'est en cela que j'estime que le travail de Claude s'affirme toujours comme un acte d'amour, des immenses brèches pour aller vers, et non pas sûbir passivement l'arrogance d'un spectacle où tout est tellement bouché, prévu, conçu, que le spectateur n'a plus qu'à "consommer" un produit qui se prétend de façon vaniteuse et arrogante comme fini.
enfin, 3e point: vous prétendez que ce qui vous gêne aussi, c'est que chaque spectacle de CLaude ressemble à un autre. Je crois sincèrement que vous vous trompez, même si cette façon de célébrer, par les rituels organiques et que je décris plus haut, donne cette impression de lire une partition scénique (j'emploie "scénique" au sens large) toujours à peu près semblable. Or, je ne crois pas légitime de lui intenter ce procès. Pour chaque texte, Claude recrée tout; il va jusqu'à suivre chaque ligne d'un texte dans sa traduction, avec ceux qui sont chargés de signer l'adaptation. Il continue de diriger les acteurs, à distance et invisible de ceux ci et des spectateurs, à chaque représentation: qui d'autre est capable d'agir ainsi, non pas pour frimer, non pas pour faire l'intéressant, mais bien au contraire pour toujours réaffirmer que l'assemblée théâtrale est une chose où le présent, l'équipe, réunie au complet, ne peut s'exécuter que dans la prise en compte de tous les éléments qui la constituent?
Et vous viendrez-vous à l'esprit de reprocher à un peintre tel que Pierre Soulages, de refaire toujours la même toile? A Vivaldi d'avoir l'air de donner toujours le même chant sacré à entendre? A Véronique Sanson, Françoise Hardy, à Alain Baschung de faire à peu près tout le temps la même chanson? je fais exprès de prendre des exemples très divers pour vous montrer que votre argument du "c'est toujours pareil" (je résume) ne peut pas tenir.

Enfin, parce qu'il faut bien que je termine ce message, à défaut de converser avec vous en direct, lisez "Au-delà des larmes" que CLaude a publié en mai dernier; il y consigne le fait que, dans son existence, la perte d'un être très cher, dont il ne s'est pas remis, sans doute, a déterminé, pour se sauver de cette épreuve, la prise en compte de l'épreuve de la Mort comme constitutive d'une prise en compte des forces vives qui ramènent l'existence à sa chétivité: qu'encore une fois nous, organes vivants, oublions qu'à tout moment le bonheur de vivre, d'aimer, peut, à tout instant basculé. Il a mis 55 ans à tenter de comprendre, pour lui, puis pour nous, que nous ne pouvions décemment continuer à prétendre vivre en oubliant cela.
Et, rien que pour cette honnêteté, cette foi, cette humilité, pour aussi l'humour comme je vous le disais dans mon message précédent, dont il est si capable de témoigner, et qui en fait un être absolument unique, généreux, il ne me viendrait pas une seconde à l'esprit que ce metteur en scène ne soit considéré plus qu'il ne l'est. Même si, encore une fois, il est reconnu. Son parcours est exemplaire:cet adjectif reste pauvre pour décrire ce que fut ce long et incroyable chemin.

Bien à vous,

Denys.
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