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Vieux 07/09/2007, 09h19   #4
Arcadyan
C'est qui l'chef???
 
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Re : [Le Monde]Christine Albanel choquée par un édito belfortain

Complément d'infos glané sur le blog d'Ariane Mnouchkine. http://mnouchkine.blogs.liberation.fr/

Tout d'abord, un billet au lendemain des élections présidentielles, le 29 mai.

"Le pourquoi d'un silence...

Ma modératrice me presse «d’écrire quelque chose». On ne comprend pas mon silence, me dit-elle. Si c’est vrai, c’est étrange. Le silence, pourtant, est compréhensible. Après un coup de massue pareil, on tombe, on reste silencieux. On est triste. Très triste. On est en colère. Très en colère.
Président de tous les Français, mon œil ! On ne veut pas prononcer tous les gros mots, les reproches, les insultes, les accusations, les malédictions qui se pressent au fond de nos cervelles incrédules. Non, on ne veut pas tomber si bas. C’est la démocratie se répète-t-on. Oui, c’est la démocratie, mais on ne redevient pas tout de suite démocrate quand on a perdu. Il faut un peu de temps. Un peu de silence, d’humour, de réflexion et beaucoup de convictions démocratiques justement.
Et puis il y a tous ces messages. Les sévères, les doux, les subtils, les beaux, les bons pour l’âme et les autres, les durs, les violents, les injustes, les fous, les vulgaires, les méchants. Tous ces messages auxquels je me suis juré de répondre et auxquels je n’ai évidemment pas encore répondu, même collectivement.
Et si, parce que je n’écris pas assez souvent, Libération me retirait mon blog ?
Je sens que ça me pend au nez.


Ariane Mnouchkine"



L'édito incriminé




Cher Henri [Henri Taquet, directeur du Théâtre du Granit],
Je t'écris un peu en catastrophe, mais je ne m'en sors pas avec l'éditorial pour la plaquette du Granit. Nous sommes le 31 mai, Élise [Elise Ruysschaert, secrétaire générale du théâtre] m'a demandé le texte pour le 5 juin, et je suis totalement bloqué.
J'ai essayé plein de trucs, y'a rien qui va. Le problème, évidemment, c'est l'élection de Sarkozy. Je t'avais dit que je voulais attendre le résultat, parce qu'il influerait certainement sur ce que j'aurais à dire. Et aujourd'hui encore, ça me semble totalement impossible de ne pas en parler, ou de parler d'autre chose, ou de faire comme s'il ne s'était rien passé. Mais en même temps, je dois me rendre à l'évidence : cet événement, pour l'instant, je n'ai rien à en dire. Alors on peut penser : c'est le choc, la détresse, l'émotion blabla. Mais ce n'est même pas ça. C'est juste que c'est trop tôt pour avoir quelque chose à dire.
Et donc, assumer une tribune publique, aussi confidentielle soit-elle (on ne va pas se raconter d'histoires), dans ce moment précis, c'est impossible pour moi. Tu te souviens du texte de Deleuze dans Ça ira quand même : «La bêtise n'est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème n'est plus de faire que les gens s'expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n'empêchent pas les gens de s'exprimer, elles les forcent au contraire à s'exprimer. Douceur de n'avoir rien à dire, droit de n'avoir rien à dire, puisque c'est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d'être dit.»
Tu penseras peut-être que je me cache derrière Deleuze pour me défiler. Évidemment, je sais que cet événement - l'élection de Sarkozy - peut avoir des conséquences profondes, et probablement désastreuses, sur le cours de nos existences. Nous devrons sans doute modifier nos pratiques, nos manières de faire du théâtre, non pas pour «résister» (tu sais ce que je pense de l'emploi très abusif de ce mot), simplement pour répondre. Mais en même temps, là, tout de suite, je n'ai pas très envie de donner mon petit avis personnel sur l'accession au pouvoir d'un président démocratiquement élu moins d'un mois après l'événement.
Un moment, j'ai pensé écrire un texte un peu déconnant, comme celui pour la présentation de We are la France. Mais c'est pour le spectacle, c'est très différent. Là, pour l'édito, j'ai pas très envie de déconner. Alors, bon, essayer de parler d'autre chose ? Je t'ai dit, j'ai essayé, je n'y arrive pas.
J'espère que ma lettre ne t'alarmera pas sur mon état. Rassure-toi, je vais bien, et même, depuis le 6 mai, je vais mieux. Pendant presque cinq ans, j'ai vécu (comme beaucoup de gens) avec l'angoisse de voir Nicolas Sarkozy devenir président de la République. Depuis le 6 mai, cette crainte s'est envolée : Nicolas Sarkozy est devenu président de la République. Il n'y a plus lieu de redouter l'événement dès lors qu'il a eu lieu. La seule question, comme toujours, c'est : comment faire avec ? C'est une question joyeuse, au fond, très roborative en tout cas. Mais je vais mieux aussi parce que depuis le 6 mai, des choses très concrètes se sont améliorées dans ma vie. J'ai par exemple découvert que mon voisin, avec lequel j'entretenais des rapports tout juste polis, n'a pas voté pour Nicolas Sarkozy. Du coup, non seulement ça simplifie les questions de clôture et de mitoyenneté, mais en plus, s'il a besoin, je suis prêt à lui garder son chien.
Je sais que je te préviens bien tard, et qu'il te sera difficile de te retourner pour l'édito. Je me suis dit, en catastrophe, qu'on pouvait peut-être mettre un poème d'Aragon. Ou un texte de Massera. Ou un mot bien senti d'un père fondateur sur la liberté irréductible du théâtre (genre : «le théâtre c'est bien», signé Jean Vilar). Ou du Bourdieu. Ou du Foucault (ou un autre soixante-huitard bien suspect, hahaha). Ou une photo de Lénine. Ou alors, en hommage à Alstom, les paroles de Joe Dassin : «Ça va pas changer le monde».
Ça va pas changer le monde ? Nous verrons bien. Restons groupés, comme dit Xavier [Xavier Croci, directeur du Forum culturel de Blanc-Mesnil].
Amitiés,
Benoît [Benoît Lambert, metteur en scène associé au théâtre du Granit]"

Le Fac-similé de la lettre de madame la ministre de la culture :
http://mnouchkine.blogs.liberation.f...ne_albanel.jpg

La réaction d'Ariane Mnouchkine le 6 septembre :

Chère modératrice,

L'éditorial publié dans la plaquette de présentation de la prochaine saison théâtrale du Théâtre du Granit (scène nationale de Belfort) où Benoît Lambert, metteur en scène, s'adresse à Henri Taquet, le directeur du théâtre, éditorial qui, elle l’a fait savoir (1), a tant déplu à Madame Christine Albanel, est impeccable.
A moi, il me plaît. Beaucoup. J'aimerais l'avoir écrit. C'est exactement, exactement, ce que je ressens en ce moment. Je voudrais pouvoir le faire connaître à ceux qui me font le plaisir de me lire car les raisons pour lesquelles j'ai tant de mal à leur écrire ou même simplement à leur dire au revoir sont dans ce texte.

Nous sommes à Buenos Aires. Les conteneurs sont arrivés avec 13 jours de retard ! Un peu énervés nous sommes, mais c'est une ville magnifique. Nous jouons demain.

(Je t'embrasse)

• Ariane •
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Et la mort est pour nous la dernière créance.
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