Discussion: Jan Fabre
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Vieux 22/05/2007, 23h27   #18 (permalink)
Amandine
Spect'acteur
 
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Re : Jan Fabre

Bon, j'ai ouvert ce topic puis je n'ai finalement jamais donné ma propre impression du travail de Jan Fabre....

Alors voici ce dont je me souviens de ma rencontre avec Jan Fabre il y a presque deux ans, au Festival d'Avignon 2005.

Je suis allée voir l'Histoire des Larmes à la Cour d'Honneur, sans aucun a priori, ni bon ni mauvais, sur le metteur en scène...Nous étions placés tout en haut des gradins, un des meilleurs endroits selon moi pour voir un spectacle de Jan Fabre, car on y embrasse la totalité de la scène et du spectacle d'un seul regard, on voit les petits êtres se démener tout en bas de la Cour d'honneur, comme dans les tableaux de Bruegel l'Ancien ou de Jérôme Bosch... Et c'est bien des petits êtres luttant dans un monde cruel que j'ai vu évoluer ce soir-là...
Je ne me souviens plus de tous les détails du spectacle, mais des quelques images fortes qui m'ont saisie, touchée et marquée, un peu comme des révélations...
Et surtout de ce cri insupportable en début de pièce.... Des bébés. Des bébés blancs. Démultipliés. Des "bébés adultes", qui hurlent, et que des parents de la même taille qu'eux prennent dans leur bras pour consoler, mais les bébés sont trop lourds à porter, ils ne peuvent les consoler très longtemps sans se rompre eux-même le dos et perdre l'équilibre...mais dès qu'on les lâche les grands nourrissons se remettent à pleurer, à hurler... D'un cri qui transperce le ciel de la cour d'honneur et qui nous rend fou, pendant de longues minutes interminables, à en donner la nausée... Les parents impuissants dans leurs efforts ne peuvent donner que des bribes de caresses, écrasés sous le poids de leurs trop lourds enfants, qu'ils relâchent et reprennent sans cesse, dans un jeu de répétitions presque drôle qui dure un bon quart d'heure.... Puis, peu à peu, imperceptiblement, leurs embrassades deviennent étouffement... étouffement sous des oreillers...et le public dont la tête tourne et explose sous ces cris, est le premier complice de cet étouffement, parce qu'il ne demande pas mieux que ces cris cessent, qu'ils se taisent enfin. Et quand les énormes bébés se retrouvent inertes sur le sol, c'est un soupir général de soulagement qui parcourt les gradins... Le public entier, la Cour d'Honneur tout entière vient d'assassiner ces bébés trop lourds à porter....et là commence donc toute l'Histoire des Larmes.... Là est la faute originelle, l'infanticide général et universel qui sera la cause de tous les écoulements qui suivront, sans fin.... J'étais pour ma part prise d'une énorme angoisse à ce moment-là du spectacle, je n'ai pas pu faire autrement que d'éclater en sanglots moi aussi, comme pour me libérer de ce moment extrêmement angoissant où l'on réalise qu'on est pris au piège de notre propre faiblesse humaine...
Alors à partir de là, les larmes coulent de toutes leurs forces et de toutes leurs formes... de tous les trous possibles.... Les larmes deviennent pluie, deviennent pisse, sueur, eau pour s'abreuver, pour se laver... Et je revois surtout dans mes souvenirs ces petits êtres tout en blancs, danseurs et comédiens, qui courent dans tous les sens pour échapper à un désastre (une punition divine?), qui tendent désespérément des vases transparents vers le ciel, comme pour attendre une pluie qui ne vient pas... Qui montent sur des échelles inombrables comme pour construire une tour de Babel illusoire, mais ne collent sur le mur que des mouchoirs blancs qui, peu à peu, dessinent un énorme "Save Our Soul" sur le mur, comme un ultime cri caché dans la pierre...
Des danseuses nues, sveltes, se coucher légères sur des bocaux transparents, jouer avec les limites de la fragilité et de la douleur, créant par cette apesanteur de verre une grand force poétique... puis repartir avec les mêmes bocaux sous leur bras, sous leur genoux, sous leur nuque, les emportant avec elles comme des greffes du corps....
Je me souviens d'un Diogène fou essayant de prévenir les hommes à travers un tonneau....D'une reine flamande perchée en haut d'une tour, essorant sans fin un mouchoir gorgé d'eau...D'une juxtaposition d'images qui, toutes ensemble, créent un sens très fort à cette étrange chorégraphie : celui de l'histoire universelle de l'homme qui passe sa vie à se vider de son eau pour laver son corps et ses chagrins...une histoire saisissante...
Et l'image finale de cet acteur dansant sur la musique d'I"m singing in the rain, sous la pluie artificielle, comme une touche finale de légèreté et de rêve... hélas huée par une horde de spectateurs Armelle Heliotisés dont je n'ai absolument pas compris la réaction, avant même que la pièce ne s'achève vraiment.....mais ce snobisme relève d'un autre sujet que nous avons déjà évoqué ailleurs...

Je garde de ce spectacle une énorme poésie et une grande émotion... je ne sais même plus en quoi ce spectacle a pu être "choquant" ou "provocateur", tout ce que je sais c'est qu'il avait le pouvoir de faire vibrer, profondément, sur la condition humaine...
J'ai vu Je suis Sang dans les jours qui ont suivi, du moins la générale (le sang était parfois remplacé par de l'eau). J'ai tout autant aimé les images et l'approche, avec le côté Rock and Roll en plus...des robes blanches tachées de sang... mais le plus fort restera toujours pour moi cette première rencontre avec Jan Fabre que fut l'Histoire des Larmes...
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Chaque soir l'acteur vient nous redonner sa vie, qui est une maladie propre à la chair. Valère Novarina

Dernière modification par Amandine ; 24/05/2007 à 00h12.
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