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C'est qui l'chef???
Date d'inscription: octobre 2005
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Du rôle de l'artiste dans cette nouvelle société
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Bonjour à tous.
Nous avons reçu, il y a quelques jours, un email d’Arnaud Chéron, comédien, entre autre, dans « Les Barbares » mis en scène par Eric Lacascade. Cet email est intitulé « j'ai honte, suite au changement de direction à la comédie de Caen... »
Bien entendu, avec Elliania, nous avons tout de suite pensé aux diverses discussions sur les tumultes au CDN de Normandie et avons immédiatement demandé à Arnaud Chéron l’autorisation de publier cet email. Et très vite, nous nous sommes dit qu’il serait bon que sa réponse arrive avant dimanche à 20h, car, à notre sens, cet email dépasse le « simple » problème de changement de direction du CDN de Normandie et de l’endettement de cette structure en interrogeant bel et bien le rôle de l’artiste dans notre société. Ce matin, j’ai lu une phrase de Bigorzazou : « J'arrête pas de penser à ce que notre responsabilité d'"artiste" qui est d'éveiller la conscience des gens... », et un mail d’Arnaud Chéron est arrivé :
« Bonjour Yann
Ok pour la publication en ligne, je voudrais pouvoir diffuser cette lettre
le plus largement possible, alors votre site me paraît un bon support, j'ai
cherché en la rédigeant à ne pas m'adresser qu'aux seuls professionnels de la
profession, mais d'interroger aussi le rôle de l'artiste dans la société...
Après le second tour, ce rôle va peut être se politiser davantage, ou bien
se radicaliser davantage?
En tout cas, un changement...
À bientôt
Arnaud »
Tout ceci fait que cet email va ouvrir une nouvelle discussion plutôt que d’être mis simplement à la suite du topic consacré aux tumultes du CDN, en espérant que s’en suivront des questionnements, des échanges sur le rôle de l’artiste dans notre société qui, semble-t-il, prend un tournant assez radical.
« J’ai honte, suite au changement de direction à la comédie de Caen...
J'ai travaillé comme comédien pendant treize mois sur la création, puis
l'exploitation du spectacle "Les Barbares", de Gorki, sous la direction
d'Eric Lacascade. Ce dernier était aussi, jusqu'en décembre 2006, le
directeur du Centre Dramatique National de Normandie. Puis, après neuf ans à
la tête de cette institution, il a quitté ses fonctions, étant arrivé à la fin de son troisième mandat.
En tournée depuis un an avec Les Barbares, je voudrais aujourd'hui réagir
au déficit annoncé depuis quelques semaines par la nouvelle équipe dirigeante du Centre Dramatique National de Normandie.
On m'objectera peut-être que ce déficit financier ne me concerne pas et
qu'en tant qu'interprète de plateau, je n'ai pour ainsi dire pas voix au chapitre.
Je répondrai alors que cela me concerne: il s'agit d'argent public, je suis
moi-même comédien, j'accomplis à ce titre un travail public, j'ai reçu une formation en alternance dispensée par un organisme public, je me suis produit, depuis dix ans, sur les scènes du secteur public, je suis donc concerné au premier chef par ce problème public.
J'aurais été très peiné d'apprendre que le déficit puisse entraîner des
suppressions de poste parmi les permanents du théâtre. Heureusement, nous
savons aujourd'hui qu'il n'en sera rien. On nous a pourtant alarmé
là-dessus. Les permanents eux-mêmes ont été très alarmés par la nouvelle
direction là-dessus: et c'est ainsi qu'entre deux portes a grimacé le
spectre glaçant du licenciement économique. D'ailleurs, en décembre, lors de
la tournée des Barbares à la "maison-mère", l'accueil a été plutôt froid
de la part des permanents. Nous nous sommes tous sentis "persona non grata",
j'avais l'impression qu'il valait mieux raser les murs, un peu comme le
voleur qui prend la fuite avec le contenu du coffre sous le bras.
En effet, jouer dans le spectacle "Les barbares" nous rendait visiblement
complices de ce déficit. Et le travail accompli, les heures passées à
répéter, à faire et défaire ce spectacle, la joie de le montrer et de le
partager avec un public parfois enthousiaste, parfois critique, mais
toujours attentif, tout ce qui construit un spectacle ne pesait visiblement
pas lourd face au caractère absolu et effroyablement concret d'un
tiroir-caisse vide.
Je ne prendrai pas la défense de celui qui m'a dirigé sur le plateau, Eric
Lacascade, qui n'a par ailleurs que faire de mon soutien (il se débrouille
très bien tout seul, voir notamment la double page centrale de "Charlie
Hebdo" daté du 18 avril 2007). Voilà quelques semaines que je cherche à
comprendre ce qui a pu se passer par moi-même, essayant de déchiffrer le
rapport d'audit du rapporteur des finances, m'interrogeant sur les causes
précises du déficit, lisant la presse régionale et nationale ou
m'intéressant à l'analyse éclairée et indépendante du Synavi
Basse-Normandie (Syndicat National des Arts Vivants) sur la question.
Quand nous nous sommes engagés dans l'aventure des Barbares,
l'administrateur du spectacle nous a averti: pour que ce projet soit viable
financièrement, il fallait le vendre au moins cent fois. Il fallait faire un
objet de qualité, et pouvoir l'offrir au moins cent fois.
Ce spectacle, nous l'avons donc joué cent fois. Nous étions prévenus de son
économie. Les artistes ne vivent pas sur un nuage confectionné en barbe à
papa. Non: ils doivent souvent répondre à des questions très concrètes.
C'est précisément à cet endroit là que toute cette histoire m'est apparue
comme une menace, mais pas une menace pour moi-même ou pour mes camarades de
jeu. Il est très sain de pouvoir opposer nos points de vue, de les
confronter, parce que la dialectique accompagne depuis toujours la
démocratie et qu'elle lui est nécessaire. Si on élimine l'opposant, alors on
tombe dans le totalitarisme. Alors, selon cette même logique, pourquoi le
rapport d'audit n'a pas été établi de façon contradictoire? Pourquoi seule
la nouvelle direction a pu y prendre la parole, quand l'ancienne, qui était
concernée au premier chef, a été écartée du bilan financier?
Bien sûr, un artiste-gestionnaire comme doit l'être un directeur de centre
dramatique qui ne remplit pas ses fonctions, c'est grave. Mais pourquoi les
bilans que j'ai lus jusqu'à présent ne font-ils état que de bilan financier
et non de bilan artistique? Je sais: ce n'est pas l'objet d'un rapport
d'audit. Mais il n'est nulle part question, jusqu'à présent, d'un quelconque
bilan artistique. Pire: je le répète, cette histoire de sous fait
visiblement écran à dix années de spectacles, de créations, de
coproductions, de soutien à des artistes émergents. Il m'apparaît simplement
très artificiel et très dangereux de séparer, dans un document officiel, la
fin et les moyens.
Combien j'ai gagné: 182 euros nets par représentation en tournée, payés au
cachet; 90 euros nets par représentation payés en mensuel, comme au théâtre
de la Colline en janvier. 2392 euros nets par mois durant les trois mois et
demi de création, ainsi que sur l'exploitation en Avignon.
437 000 euros de déficit, dit l'audit, pour l'année 2006, mais 813 000, a
annoncé la nouvelle direction, information relayée par le maire de Caen,
Madame Lebrethon. Dans une surenchère d'alarmes et de cris à la maison qui
brûle.
En insistant bien sur le fait que "Les barbares" est un gouffre financier.
Toute cette affaire m'a plongé d'abord dans la perplexité puis dans la
honte, logique de la honte quand on fait passer les logiques comptables
devant les logiques artistiques.
"La responsabilité de cette situation critique est imputée à l'ancien
directeur du CDN, Eric Lacascade dont "Les barbares", la dernière création a
été un véritable gouffre financier. Un projet trop ambitieux et pas à la
hauteur des dépenses engagées selon la nouvelle équipe dirigeante."
(Ouest-France du 2 avril 2007)
Ca veut dire quoi, "pas à la hauteur des dépenses engagées"? J'ai mal fait
mon travail? Je ne suis pas à ma place? Comment oublier ça quand,
physiquement, je cherche face à 500 personnes à défendre une oeuvre de
fiction? Je voudrais renvoyer "la nouvelle équipe dirigeante" à la revue de
presse des Barbares, à son épaisseur. Qu'en est-il de notre capacité à
remettre le travail sur les planches? Et tout ce que j'ai entendu pendant la
tournée? "C'est tellement bien de voir vingt personnes sur un plateau..."
Combien de fois l'ai-je entendue, cette appréciation? Cette parole sincère,
dois-je la remettre en question? Faut-il produire des preuves, donner le
nombre exact de spectateurs (autour de 50 000), faire le bilan des
rencontres avec le public qui ont émaillé la tournée, fournir la liste des
rencontres avec les lycées, les collèges, les étudiants, faut-il produire la
revue de presse exhaustive du spectacle? Et tout ça devrait être avalé par
un soi-disant "gouffre financier, trop ambitieux et pas à la hauteur des
dépenses engagées"?
"C'est quoi un artiste? Un artiste, c'est quelqu'un qui organise ses
loisirs de façon créative". Je cite Robert Filliou (artiste
pluridisciplinaire, notamment rattaché au mouvement Fluxus) et j'acquiesce
à cette définition minimale et j'ajoute à sa suite:
Et qui cherche à étendre ses capacités, c'est-à-dire son temps de loisir
créatif. C'est du travail, c'est-à-dire du temps, c'est-à-dire de l'argent.
Mais quelle honte, je parle de "loisir" et je prétends qu'il s'agit d'un
travail! Ces deux termes-là, on nous a tant appris à les opposer! On nous a
tant appris à structurer nos vies autour de cette soi-disant antinomie:
travail contre loisir = labeur contre plaisir = effort contre récompense...
Et puis j'ai peur d'être contrôlé sur mes compétences d'acteur. Quand je
joue, je travaille. Comment évaluer mon travail? Je ne fais pas moi-même le
compte de ma peine... Ca va être facile de m'attaquer avec une logique
procédurière...Merde, je n'ai jamais pointé de ma vie! Où sont passées mes
longues semaines de loisir créatif non-rémunérées? Et le loisir de jouir de
mon travail?
On observe assez facilement en ouvrant le journal une certaine
systématisation du contrôle, exercé sur le citoyen par le pouvoir. Mais
comment le pouvoir va-t-il évaluer ma capacité d'artiste? Cette capacité, je
la remets moi-même en question à chaque fois que je l'exerce: c'est selon ce
principe que ce métier m'a été enseigné.
Selon quels critères convient-il de juger d'une chose singulière?
Au cours de l'histoire, on a vu souvent des artistes crever la gueule
ouverte et dans l'indifférence générale, Vivaldi ou Mozart finissant dans la
fosse commune, Vincent Van Gogh suicidé à l'âge de 37 ans. Ces personnes
étaient très disciplinées, il y avait une grande rigueur dans leur
démarche. On apprend aussi en lisant Van Gogh qu'il s'est battu toute sa vie pour
faire reconnaître, en premier lieu par son frère Théo, par ailleurs marchand
d'art, que ce qu'il s'acharnait à faire constituait un travail, et peut-être
même une oeuvre? "Pour atteindre le vrai, il faut travailler beaucoup et
longtemps". Il lui arrivait aussi d'avoir honte, dans des moments de
découragement, d'adversité, parce qu'il s'imaginait alors que son travail
était inutile et vain. Van Gogh, Mozart ou Vivaldi n'étaient certainement
pas des guignols qui se la coulaient douce en attendant les allocations
chômage.
Pour finir, je citerai une nouvelle fois Robert Filliou, pour qui les
"motivations et valeurs authentiques de l'artiste" étaient l'innocence,
l'imagination, l'intégrité et la liberté: comment gagner de l'argent avec
ces choses-là? Il disait: "...à chaque fois qu'une discussion sur l'art
devient insensée, et elles le deviennent toujours, je répète: "il n'y a pas
de problème dans la création, hormis l'argent, que la création ne créé pas
nécessairement".
Oui, aujourd'hui encore, nous travaillons. Ce travail a un prix. Oui, nous
faisons aussi partie de cette France qui créé des richesses. Alors
permettez-moi, avant les dernières dates des Barbares au théâtre du Nord à
Lille, d'être fier de jouer à travailler.
Arnaud Chéron »
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Et la mort est pour nous la dernière créance.
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