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Vieux 09/04/2007, 02h02   #22
Pidji
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Re : "Fées" , David Bobée, Ronan Chéneau

Voilà, voilà. Cette fois c’est fait : après avoir raté Cannibales, je suis allé voir Fées, dans l’espoir de tromper les désagréables impressions que j’avais ressenties à la lecture du journal de Cannibales sur le site.

OUI, il y a une démarche esthétique affirmée, travaillée et dans un certain sens aboutie.

OUI, il y a théâtralité, entendez par là que la spécificité du théâtre est ici clairement affirmée, dans ce qu’elle a de plus moderne ; on est ici dans le domaine d’une « expérience » proposée au spectateur.

OUI, la scénographie reproduit un espace intime (la salle de bain) qui devient espace de tous les fantasmes, un terrain glissant dans tous les sens du terme (avec autant d’eau et de savon, c’est un peu normal).

MAIS… Désolé Arcadyan, je sais que tu as adoré ce spectacle (je le respecte), et qu’une fois de plus nous ne serons pas d’accord. Mais il faut quand même que je le dise : je n’ai pas accroché ! Argumentation.


LE TEXTE

Du nombrilisme
Braxel, si tu m’entends…
Nous avions échangé quelques messages au moment du journal sur Cannibales, à propos des post de Ronan Chéneau, et je t’avais dit combien son nombrilisme m’agaçait. Je conviens que j’ai probablement un problème avec tout ce qui relève de l’autofiction. Ou plutôt tout ce qui, sous prétexte d’autofiction, permet à un auteur de se mettre en scène lui-même sans proposer de réelle « médiation » avec la partie du public qui serait différente de lui… Mon soupçon « d’abus de position nombrilique » a été renforcé par un détail de mon après-spectacle. Ayant aperçu pour la première fois Ronan Chéneau en chair et en os après la représentation (a-t-il entendu tout le mal que je disais de son travail ?), J’ai été frappé par la ressemblance, impossiblement fortuite, entre l’acteur et lui. En effet, l’acteur apparaît clairement comme un double fantasmé de l’auteur, en plus athlétique. Remarquez, sur ce dernier point c’est peut-être lui qui a raison, finalement : je devrais faire pareil dans ma prochaine création, ça me consolerait peut-être un peu de mon embonpoint… Sérieusement, ce détail qui n’en est pas un marque clairement cette absence de distance entre l’auteur et le sujet qu’il traite ; je dirais même plus, il EST le sujet qu’il traite et c’est ce qui me pose problème. Certes on met forcément de soi et de son regard dans ce qu’on crée, mais dans ce cas précis, on est quasiment dans la sphère privée et individuelle de Ronan Chéneau, dans ce qu’elle a de moins transmissible : une psychanalyse ne serait-elle pas dans ce cas plus indiquée que le théâtre ?

De l’intérêt d’un propos générationnel
Ce qui m’amène à parler du principe thématique de la pièce, qui pose lui aussi question de la même manière. Pour la deuxième fois si j’ai bien compris, Ronan Chéneau parle des enfants des années 70, coupables selon le texte de présentation « de ne pas savoir refaire le monde que leur parents leur ont laissé. Un spectacle où tout participe du théâtre [C’est vrai, il faut le reconnaître] – le texte partition, la lumière qui lui donne sa couleur, le images qui lui répondent – pour dire le mal de vivre et la lucidité d’une génération ». Soit. Que l’auteur prenne comme personnages des gens de sa génération, pourquoi pas ? Que la pièce prenne comme « cadre » le mal-être d’une génération, là encore, pourquoi pas ? Après tout, un récit n’est pas un discours, et doit prendre comme support des personnages incarnés (encore que la notion d’incarnation puisse être soumise à discussion, la notion même de personnage n’étant pas, on le sait maintenant, un horizon indépassable. Mais c’est un autre sujet, je m’égare). Le vrai souci à mon sens, tient au fait que le sujet de la pièce n’est QUE cela. Et que par conséquent, le monde des enfants des 70’s n’étant pas un espace autonome séparé du reste, j’ai envie de dire, certes avec un brin d’agressivité, qu’on s’en fout. Et pourtant, je fais partie de cette génération (si, si, de justesse, à l’autre bout de la décennie, ce qui tendrait peut-être à prouver que la plage de gens à qui ça parle dans la pyramide des âges se limite au maximum à une demi-décennie, ce qui ferait peu. Mais en même temps, cet avis n’engage que moi ; je suis bien conscient pour ma part de ne pas être l’année 70 à moi tout seul) ! Donc, ce n’est même pas un propos de « vieux con » : je comprends en filigrane les problématiques que soulève Ronan Chéneau, puisque j’ai vécu et vis encore parfois ce sentiment d’impuissance auquel les trentenaires de maintenant peuvent être confrontés (et non soumis, la différence est cruciale). Mais ça ne suffit pas, ça ne s’arrête pas là, et surtout ce n’est pas une raison suffisante pour se plaindre. Car c’est ça le fond du problème de cette pièce : la longue plainte douloureuse qui constitue le spectacle est parfaitement dérisoire au regard du monde comme il va. Franchement, faire un spectacle sur l’impuissance des trentenaires, ça donne envie de conseiller un petit coup de viagra cérébral ! Je n’aurais qu’un conseil à donner à l’auteur : sortir du théâtre et regarder comment ça se passe dehors, dans la vraie vie !

De l’écriture elle-même
Bon, j’arrête avec le fond, parlons de la forme. C’est peut-être ce qui m’a agacé le plus. Puisqu’on parle de génération, on sent bien ici qu’on a affaire à un auteur de la première génération à avoir grandie avec l’ordinateur. Si je devais faire un raccourci cruel pour définir le style d’écriture de la pièce, je parlerais de copié/collé. Ronan Chéneau lui-même ne me démentirait peut-être pas, et c’est bien ce qui m’ennuie.

copié/collé de tout ce qu’on entend, slogans, phrases toutes faites : ça encore, c’est ce qui est le moins critiquable puisque c’est volontaire, et réaffirmé par la mise en scène. Encore faudrait-il en faire autre chose qu’une simple critique frontale où l’on ne fait qu’envoyer la matière à la face des spectateurs. Parce qu’exposer une liste de lieux communs qui traînent, énoncés comme une litanie par le personnage... Malgré la volonté d’évoquer tout un tas de choses (la politique, la consommation, les Etats-Unis, …) à travers le personnage et ses fées, on n’apprend rien ici qu’on ne saurait déjà. Ca ne peut édifier en définitive que des personnes qui ne lisent et n’écoutent rien de l’actualité. J’en veux pour exemple la dénonciation, frontale de Sarkozy : c’est sûr, ça fait toujours du bien d’entendre critiquer le petit candidat crypto-fasciste : c’est potentiellement jouissif quelque part, mais totalement inefficace. Tant de naïveté dans la dénonciation confine presque au politiquement correct. En définitive, ça ne prêche que les convaincus (en un mot ou deux ? Vu la tendance du personnage à s’auto-flageller dans un sentiment général de défaite, on pourrait se poser la question). C’est d’ailleurs là qu’on voit poindre un hiatus gênant entre l’esthétique positivement agressive de la mise en scène (on y reviendra) et l’innocuité du texte. Un peu de mauvais esprit et de subtilité n’auraient pas fait de mal.

Plus amusant, l’habitué d’un air de théâtre pourrait avoir parfois l’impression, dans les moments où le personnage s’auto-flagelle, d’un copié/collé de tout ce qui a pu être écrit sur le forum au sujet de Ronan. Je comprends mieux ce que Braxel disait, à propos de la capacité de Ronan Chéneau à récupérer tout ce qui est dit. C’est vrai, c’est une qualité de savoir enregistrer les choses. Encore faut-il les transformer en une matière nouvelle : amener tel quel sur scène le bruit du monde n’a aucun intérêt, surtout qu’on n’est pas ici dans une démarche iconoclaste du type Fluxus. Ce qui fait qu’il y a travail d’auteur, c’est justement la capacité d’icelui à distiller la matière brute pour la recracher, éventuellement sous une forme toute aussi brute, mais transformée et inscrite dans un univers qui n’est pas la vie… C’est pour cela que, par exemple, les répliques qui dénigrantes sur le statut d’artiste (« … au lieu d’être une comédienne à la con » je cite de mémoire) tombent à plat : cette pseudo-défense du statut des artistes dans la société est maladroite. Ca passe comme une revendication catégorielle, un zoom de plus sur le nombril. Désolé, mais les artistes ne sont pas les plus à plaindre dans cette société…

De la structure. Certes, je conçois, pour le pratiquer moi-même, qu’on puisse envisager le texte de théâtre comme une matière se mélangeant avec les autres ingrédients scéniques, au même titre que le corps, la lumière, la vidéo, la scéno, en s’affranchissant des obligations de la narration … Là où le bât blesse, c’est qu’il faut bien que la structure dramaturgique du spectacle repose sur quelque chose. le texte se veut déstructuré, à l’image de la structure mentale du personnage, soit ; mais faute d’avoir le moindre porteur de continuité dans la mise en scène ou le jeu, tout cela paraît brouillon. Or même la forme la plus déconstruite repose sur une structure, Fût-elle hors de toute convention apparente.


LA MISE EN SCENE

Puisqu’on parle de ce qu’on voit, parlons de la mise en scène. Ceux qui passent un mauvais moment en lisant mon post vont pouvoir se reposer : je suis nettement moins sévère avec la mise en scène. En premier lieu, et comme je l’ai dit en introduction, il y a là une véritable affirmation théâtrale, avec une proposition esthétique plutôt aboutie et évocatrice. Oui pour l’idée de la salle de bain : la dimension allégorique, s’ajoutant sans peine à la dimension concrète, est filée dans les moindres détails (le terrain glissant, toutes les références nourricières liées à l’eau, …) : ça ne m’intéresse pas plus que ça mais ça fonctionne très bien, donc rien à dire. Il y a une très bonne utilisation des éléments mis à disposition par la scénographie. La proposition de jeu est tout à fait intéressante, dans son mélange de parole, de mouvement (« danse » ne serait pas le terme approprié) et tout à fait bien menée par les comédiens. Au passage, j’ai tout de même bien ri sur le massacre de la chanson de Dylan… Sur l’utilisation de la vidéo, rien d’abusif : la vidéo, complètement en temps réel, est bien intégrée au dispositif et ne paraît pas superflue.

Mais comme j’ai eu l’occasion de le dire, le problème réside d’une part dans le hiatus entre le propos du texte et la mise en scène, et d’autre part dans une impression qu’on ne choisit pas entre un propos critique sur les vices de la société moderne (délitement et spectacularisation du politique, consommation, …) et un propos plus nombriliste sur la misère d’UN individu, renforcée par un rapport au miroir qui finit par être agaçant. Au final, et principalement pour cette raison, la mise en scène laisse une impression d’être hypertrophiée au regard du propos. Ce qui fait que j’ai été gêné par les moyens déployés qui ne me semblent pas en rapport avec l’ambition du propos. Le bon test serait peut-être de demander à David Bobbée de remonter Fées avec 1500€ ! Par ailleurs, je pense que ses qualités de metteur en scène se développeront d’autant mieux qu’il s’affranchira de références esthétiques trop visibles pour aller vers son propre style. Laissons le temps au temps.

CONCLUSION
« Je suis individualiste, je suis [je ne me rappelle plus du texte exact]... Voilà, c’est tout ce que j’ai trouvé ». C’est bien. Mais était-ce bien la peine de prendre 1h1/2 pour si peu ? Ce n’est pas ici le constat d’échec qui est problématique, mais bien la faiblesse de ce qui a été tenté. Je fais a priori crédit à messieurs Bobbée et Chéneau de leur jeunesse ; la maturité amènera peut-être dans l’avenir des problématiques un peu plus consistantes. Enfin bon voilà, tout ça n’est que mon avis… Après tout, Libé a adoré, et tout le monde sait que ces gens ne se trompent jamais…


P.S : sur la critique de la société occidentale moderne vue par d’autre créateurs, eux aussi de moyenne d’âge trentenaire, je conseille à tous les spectateurs de Fées (qu’ils aient aimé ou non) de s’intéresser au travail du collectif MxM de Cyril Teste, dont j’ai déjà parlé dans l’un ou l’autre post. Ils joueront une sorte de pièce-concert, Paradiscount le 21 avril à la Ferme du Buisson dans le cadre de la nuit curieuse de Birdy Nam Nam.
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